A mon amie, Jacqueline Richit…

Il y a des mots qu’il faut dire avant que la terre ne sèche sous le pas inexorable du temps, avant que les plaies, même les plus outrancières dans leur abjecte indifférence, ne se referment, avant que le jugement imbécile de la mémoire du monde fasse oublier certains et certaines au profit d’autres, comme si l’on pouvait toujours, toujours, établir un classement sûr, sans ambiguïté de la valeur supposée de chaque individu, sans risque d’erreur, sans l’ombre d’un doute, et que le souvenir seul dise la grandeur d’un être par ses faits glorieux, c’est-à-dire, de nos jours, par le temps imparti à sa nécrologie dans les médias ou le nombre de colonnes consacrées dans la presse.

Aujourd’hui, je voudrais vous parler de quelqu’un qui dort, quelque part…

Ni d’un célèbre général fonçant stupidement au milieu d’une bataille, entraînant la mort de dix mille soldats pour cultiver sa notoriété posthume (grand bien lui fasse !), ni d’un poète dont les rimes berceront les cinquante générations à venir (pour le moins !), ni d’un présentateur télé dont la seule lucarne sur le monde fut son énorme nombril, qu’il confondit souvent d’ailleurs avec le monde lui-même, ni un potentat qui nous enseigna que le mensonge et la trahison sont deux des plus brillantes vertus politiciennes, à défaut de politiques…

Non, mille fois non, ce quelqu’un brilla toute sa vie par sa discrétion, sa modestie, les élevant au rang de vices, la disponibilité et la gentillesse, les érigeant presque en insultes, le talent, l’humanisme, les portant comme gifles au visage de ceux-là dont l’unique exploit sur terre aura été de passer en s’empressant de ne rien y laisser de propre, de correct, de seulement acceptable, admissible.

Ce quelqu’un déployait tant de trésors de bonté que je ne pourrais ici, sans choquer bon nombre d’entre nous, les énumérer. On peut peut-être, simplement, parler d’intelligence du cœur, pour résumer. Pas cette intelligence du cœur, dans laquelle l’intelligence prend le pas sur le cœur, ni cette intelligence que certains déploient en bannières les jours de grand vent d’actualité, pas non plus celle qui donne bonne conscience à des charités endormies profondément le reste du temps, non, de cette intelligence quotidienne, que l’on ne remarque pas, ou à peine à la rigueur, cette intelligence qui ne crie pas son nom, ni même ne le dit ou le susurre, cette intelligence qui ressemble, comme aurait dit Victor Hugo, au baiser d’une mère posé dur le front d’un enfant malade. Que je vous interdis de prendre pour de la compassion mièvre, fugace et dérisoire… !

Pour tout vous dire, ce quelqu’un est une amie. Voyez, j’en parle au présent, de peur de la quitter déjà. De peur qu’elle ne nous quitte déjà… !
Je ne veux pas verser dans la bénédiction lacrymale, voire lacrymatoire, elle n’eut pas aimé, et je ne saurais le faire.

Celle dont je veux conserver la vivacité intacte se tient à son piano Hérard, une partition vierge toujours posée sur le pupitre (et son éternel crayon, et sa gomme !), devant elle, prête à être écrite, en quelques secondes, quand l’inspiration lui vient.

Ce piano fut sans doute le centre de sa vie, autour duquel gravitaient famille et amis, sans que pour autant il prit le pas, jamais, sur les uns ou les autres. Elle savait la valeur de l’un et la valeur des autres, j’ai pu souvent m’en rendre compte dans des circonstances que je ne peux développer ici.

Au dessus du piano, quelques tableaux accrochés à des cimaises, dont je distingue trois particulièrement : un arlequin (qui m’a toujours fasciné par sa façon souriante, affable, aimable, de colorer de bonheur tous ceux qui posaient leurs yeux sur lui!), un portrait de clown pensif, mélancolique et une piste de cirque avec des acrobates virevoltant, exerçant leur art d’un plaisir non feint, égal à celui de mon amie. Elle était subjuguée par les bateleurs, comme une seconde famille, irréelle, hypothétique, qu’elle a toute sa vie illustrée, honorée, grandie par sa musique alerte et enjouée… Mais une famille dont jamais elle ne fit partie que virtuellement…

Ne lui sachant aucun regret, je ne sais si elle en eut à ce sujet… !

J’espère que ce piano trouvera maintenant d’autres mains l’honorant comme elle le fit, ce serait là une manière de poursuivre l’œuvre de cette artiste et de son instrument.

Je ne voudrais pas dévoiler son intimité. En cela, un portrait physique, même succinct, serait déjà l’écorner. Aussi, je ne vous en confierai, peut-être un jour, que des détails humains, tant il est vrai qu’une artiste se cache toujours derrière son oeuvre, ici sa musique, et que seules ses compositions feront souvenirs…

Pour ma part, aujourd’hui, je vous dirai qu’elle fut ma pianiste, mais avant tout une compositrice de grand talent, qui donna rythme et saveur aux textes que je lui confiais, et qu’elle honora de ses notes, que nous avons présenté ensemble, pendant vingt ans, de nombreux spectacles (à l’époque, on n’osait pas galvauder le mot : concert !), que, nous avons écrit plus de deux cents chansons, dont certaines furent primées.

Aujourd’hui, n’ignorant pas qu’elle ne reviendrait plus à la chanson (ayant préféré retourner à ses premières amours, la musique classique et la musique sacrée), j’ai dû puiser dans la force qu’elle m’a transmise, insufflée, pour devenir mon propre compositeur. Aussi, chaque fois que je songe au thème musical d’une chanson, je ne peux m’empêcher de m’interroger : “qu’elle serait son appréciation, sa manière d’aborder elle-même mes mots… ?“ Sa disparition me donne plus d’exigence encore, plus de devoir, plus de respect quant à l’accompagnement des mots qu’elle illustra si bien…

Jacqueline, je vous embrasse…
Oui, je l’ai toujours vouvoyée, non par distance révérencieuse qu’elle eut marquée, non par timidité convenue, non par référence à l’âge, mais par respect à la grande artiste qu’elle était (n’étant, pas plus qu’elle, adepte des familiarités de mauvais goût et de piètre éducation),

Un jour, peut-être, quelqu’un redécouvrira son travail, et alors chacun saura ce qu’elle apporta à l’art qu’elle exerça sans forfanterie aucune, avec ce brillant qui néglige l’ostentation, avec l’envie gourmande qui se moque de la jalousie, avec ce talent qui parfois l’a suscitée, avec la majesté qui sied aux meilleurs, aux grands…
Merci, Jacqueline, pianiste, compositrice et surtout complice durant plus de vingt ans, je vous embrasse encore et encore…

A bientôt, tôt ou tard… !

Un commentaire pour “A mon amie, Jacqueline Richit…

  1. Bonjour Christian, je suis triste d’apprendre un peu tardivement cette mauvaise nouvelle. Je suis passé l’autre jour devant l’immeuble de Madame Richit. Ne voyant pas son nom sur l’interphone, je me suis demandé si elle était encore là. J’ai laissé passer les années mais je ne l’ai jamais oubliée. Elle me faisait mes partitions pour la Sacem, mais on rigolait bien et elle aimait beaucoup mes chansons. Je me rappelle d’elle comme d’une personne douce souriante et rigolote. Je me souviens de cette pièce où elle nous recevait, pleine de tableaux aux murs très différents les uns à côté des autres, je me souviens aussi de ses innombrables crayons papier. J’en ai aussi quelques uns de ces crayons et je pense parfois à Madame Richit.
    Je suis arrivé trop tard, j’avais une partition à lui faire faire. Il paraît que cela ne se fait plus à la Sacem, seulement par voie électronique. Mais j’aurais tellement été heureux de la revoir une dernière fois. Je ne sais pas où elle repose. Peut-être me le direz vous. Merci Christian pour vos mots plein de poésie.
    Amicalement
    Michel Darnal

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